Nous sommes le 14 avril, l’aube vient de se lever, recouvrant la campagne bretonne d’une fine couche de lumière. Des hommes et des femmes s’en vont travailler tandis que les chats dorment tranquillou. En soit, rien de plus banale. Sauf pour un petit garçon, pour qui, en cette journée d’anniversaire, se voit affublé de deux de ses tontons aux relents d’alcool : nous.



GENÈSE

Suite au traditionnel repas de famille, c’est le moment tant attendu des cadeaux. Parmi une invasion de Legos et autres goodies Spider-Man, une boîte à chaussures qui ne semble pas récente se démarque du lot. À l’intérieur se trouve notre vieille collection de cartes Pokémon. Le neveu s’y étant mis depuis peu, c’était l’occasion de faire un peu de place dans nos affaires tout en passant le flambeau à la nouvelle génération. Cependant, tout ne s’est pas déroulé comme prévu...
Je me rappelle de l’instant précis : le déballage des cartes venait de se finir, elles étaient étalées dans tous les sens sur la table. Fier de son butin, le petit était déjà en train de comparer les points de vie de ses nouveaux Pokémons pour savoir qui était le plus puissant (une logique dont il ne démord pas, encore aujourd’hui). En bons tontons que nous sommes, mon frère et moi nous sommes attelés à la tâche de lui apprendre comment bien ranger ses cartes par type, rareté ou encore extension. Et c’est là ! Oui, à ce moment précis, que la magie s’est remise à opérer. Madeleine de Proust oblige quand on re-goûte à cette sensation, on ne peut qu’en vouloir davantage. Une discussion à sens unique entre mon envie et ma raison plus tard, je me suis retrouvé sur eBay à scruter les lots de cartes.

Ma plus grande peur fut que les prix soient complètement déraisonnables. Toute madeleine qu'elle puisse être, j’aurais refusé de finir sous un pont pour elle.
Je préférai me limiter à une collection avec une fin. Je me limiterai donc aux cartes avec lesquelles j’ai grandi, à savoir la première génération de chez Wizard. Par chance, on part sur une petite série de 102 cartes. Parfait ! J’en suis déjà à fredonner intérieurement le “Gotta catch’em all”. L’objectif est net, précis et c’est exactement ce qu’il me faut. Petit caprice de collectionneur, je considérerai qu’une carte sera acquise quand celle-ci sera estampillée première édition et d’une bonne qualité sans pour autant rechercher la mint. De un, parce que cela compliquerait énormément les recherches et de deux, savoir qu’une carte a un peu de vécu lui donne un petit charme.
Cerise sur le gâteau, je ne pars pas de zéro. Toute collection comporte son Graal, un élément rarissime qui est chargé en émotion. Coup de bol, cette pièce était déjà en ma possession : un Dracaufeu 1ère édition d’une bonne qualité. Véritable relique de l’enfance pour mon petit frère et moi. Cette carte n’est pas tombée entre nos mains suite à l’ouverture d’un booster, pas non plus par l’échange, ni par cadeau. On pourrait tout simplement caractériser cela de larcin ! Oui, avec le recul, on peut même clairement parler de racket. Sous couvert d’un échange qui n’était clairement pas équitable, mon frère et un de ses potes (tous les deux en primaire) ont baratiné une pauvre enfant qui s’est vu délestée d’une carte mythique contre un Pikachu empâté et quelques énergies… Moi même l’ayant ensuite subtilisé à ces deux malandrins d’une façon similaire. Le crime ne paie pas, sauf pour le haut de la pyramide (amis politiciens, on se comprend).

Ainsi commença mon périple de collectionneur de cartes Pokémon. A ce jour, je n’ai toujours pas terminé ma collection. Suite à un départ en fanfare où mon budget (et ma copine) se sont rapidement ligués contre mon ambition, je me suis vu contr.. j’ai opté pour un budget plus raisonnable. Je me suis alors retrouvé à économiser plusieurs mois pour acheter une carte, négocier avec les vendeurs et découvrir tout ce qui fait le sel des brocantes.
En parallèle de cette collection, je me suis construit un deck pour jouer contre mon neveu quand nos chemins se croisent (sa théorie des points de vie n’a pas que des défauts) et je retrouve dans ses réactions les mêmes que je pouvais avoir il y a 20 ans avec mes pairs au collège. Ces mêmes pairs qui, durant cette période, m’ont initié aux jeux de cartes à collectionner via Magic. La folie Pokémon m’en avait détourné quelques temps pour y revenir plus tard au lycée. Mon niveau de jeu s’est toujours limité au casual pépouze mais la création de decks puis la victoire pouvant en découler m’ont tout de même laissé une belle marque au fer rouge.

ÉVOLUTION

Bien des années ont passé depuis cette période, mes cartes sont rangées dans des boîtes à chaussures qui sont elles-mêmes rangées dans un placard, lui-même soigneusement enfermé dans la demeure de mes parents. Seulement voilà, les jeux de cartes qui ne sont pas couplés avec des règles à boire ne sont plus d’actualité dans ma vie de débauche. L’histoire a continué de s’écrire sans eux jusqu’à ce que Blizzard pénètre chez mes parents, monte à l’étage, force le placard, déchire les boîtes et dépoussière ces bouts de carton. Métaphoriquement parlant fort heureusement, sinon c’était direction le poste de police le plus proche.
Hearthstone venait donc d’apparaître dans ma vie. Se basant sur l’univers d’une license ayant conquis quelques personnes dans le monde, le jeu de cartes à collectionner ressurgissait dans mon coeur. Affranchi des barrières imposées par la physique, le jeu est pourvu d’une prise en main d’une facilité et d’une richesse incroyable à travers une mécanique simple mais tellement efficace : l’aléatoire. D'ordinaire, il n’est pas facile de demander aux joueurs de choisir 3 cibles aléatoires parmi celles en jeu afin de leurs infliger un point de dégât. Compliqué de dupliquer un sort au hasard présent dans le deck adverse et d’en faire une copie. Impossible dans les jeux traditionnels de demander aux joueurs de choisir une créature parmi TOUTES les cartes existantes et de la mettre en jeu. Définitivement, les parties numériques offrent une autre approche du jeu de cartes et c’est ce qui en fera son succès.

Malgré cet enthousiasme de la part des joueurs, les collectionneurs purs et durs de leur côté se retrouvent un peu mis à l’écart. Les échanges étant impossibles entre joueurs, on est obligé de farmer les quêtes journalières ou de mettre la main au porte monnaie (et on oublie tout de suite les brocantes) afin d’espérer compléter sa collection.

De plus, on peut sciemment se poser la question d’où se trouvera la collection à long terme ? Le sentiment d’appropriation en est irrémédiablement affaibli par l’absence physique des dites cartes à collectionner. Et si demain les serveurs du jeu ferment, nos cartes disparaîtront avec.
Est-ce peut-être par mon approche casual comme lorsque j’étais plus jeune mais mon amour d’une carte passe plus par son illustration, son histoire ou ses caractéristiques que son intérêt dans la méta. Et c’est ce que j’ai aimé retrouver à travers mes anciennes cartes Pokémon. Et c’est cela que je souhaite transmettre à mon neveu.
Sans oublier une meilleure classification de ses cartes. Par points de vie… Sérieusement, mais non, il faut les classer par ordre de numérotation !